Les soirées de coiffure sous le second empire

Les soirées de coiffure




Ce petit texte est extrait de
" La Physiologie du COIFFEUR , de L.Lemercier de Neuville , en 1862

==========


Figurez-vous, au milieu d'un salon, quatre toilettes dos à dos.

Devant chacune, une dame ; derrière la dame, un coiffeur, derrière celui-ci cinquante  autres.

La soirée commence

On coiffe ! on coiffe sans interruption, avec art, avec amour, avec rage !

Ce qui amuse nullement un visiteur étranger, est palpitant d'un intérêt pour un homme de métier.

Et ce sont ces mots prononcés à voix basse :

- Tiens, il met quatre épingles ! - Comment attache-t-il ses crêpés ? - Jamais il ne pourra placer tous ces cheveux-là ?
 - Et les perles ? - Et les fleurs ! - C'est lourd ! c'est disgrâcieux ? - C'est joli, c'est élégant ! - Etc., etc....

Tous les artistes sont jaloux.

J'ai assisté à une soirée coiffure, - non pas en critique ; - en curieux, et je déclare que cela m'a vivement intéressé. Quand je vais voir un drame, j'ai malheureusement l'habitude de ne pas me laisser envahir par la situation. - Hélas ! il n'y en a plus guère de neuves dans le théâtre actuel ! - Je la devance, au contraire, et je m'ingénie à trouver le  dénoûment dès le premierr acte. Si par hasard, les incidents qui surviennent me déroutent, si je me suis trompé, je quitte le théâtre tout joyeux.

Ainsi, dans cette soirée de coiffure, je suivais avec intérêt l'exécution de différents modèles qui me semblaient très-difficiles à exécuter, et j'admirais ces combinaisons ingénieuses d'ornementation capillaire. Ce qui me semblait merveilleux, c'était la légèreté apparente réunie à la solidité réelle ; c'était de voir une femme possédant peu de cheveux, métamorphosée soudain en duchesse du dernier siècle, grâce à quelque adjonctions de cheveux et de fleurs.

Un homme qui aime une femme pour sa beauté devrait, pour conserver son amour, la munir d'abord d'un coiffeur adroit.

Quand une femme a fait sa tête, elle peut faire sa tête et en faire tourner bien d'autres !

Je ne rirai donc pas des soirées de coiffure : elles sont pour moi les derniers vestiges d'une académie qui fut célèbre : je veux parler de l'académie de coiffure  que Croisat fonda en 1834, et qui malheureusement ne fonctionna que quatre ans.

Comme les coiffeurs riraient de notre société de gens de lettres !

Chez eux, du moins, le bénéfice et la gloire sont le lot de véritables artistes, tandis que les gens de lettres, ce sont les moins artistes qui sont les plus estimés : on achète les romans-feuilletons, on méprise les livres sérieux.

Je n'aimais pas Eugène Sue, mais je lui pardonnerais sa renommée, s'il n'avait pas enfanté une école de faux observateurs qui le déconsidèrent.

Tombé à l'eau, je veux bien être mangé par un requin, mais j'ai honte d'être déchiqueté par une sardine.






===========